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La vraie histoire de la famille Sarkozy




La vraie histoire de la famille Sarkozy
Ayant abandonné toute idée de quitter la France, que j'habite sans interruption depuis 1905 et où j'ai fondé un foyer, j'ai l'honneur de solliciter ma naturalisation» : l'écriture est élégante et soignée, la demande est adressée au ministre de la Justice. Nous sommes le 11 février 1924. Benedict Mallah a 34 ans. Il est médecin 3, rue Milton à Paris. Il déclare gagner 25 000 à 30 000 francs par an et payer « 2 000 francs environ » d'impôts. Lorsqu'il écrit cette lettre, que «le Nouvel Observateur » a pu consulter en exclusivité, le jeune homme est évidemment loin d'imaginer que des décennies plus tard, un de ses petits-fils deviendra le président de la République dont il désire devenir le citoyen. Ni que celui-ci fera de « l'identité nationale » un des chantiers de son mandat.

Pendant la campagne électorale, Nicolas Sarkozy s'était présenté comme «Français de «sang mêlé» ». Lors d'un meeting à Tours, il s'enflammait même, en réponse à Le Pen qui avait ironisé sur le « candidat venu de l'immigration» : «Je suis un enfant d'immigré. Fils d'un Hongrois, petit-fils d'un Grec né à Salonique, qui s'est battu pour la France pendant la Première Guerre mondiale. Ma famille venait d'ailleurs Mais dans ma famille on aime la France, parce qu'on sait ce qu'on doit à la France. » Depuis qu'il est président, les allusions à ses origines sont rares. L'immigré, désormais, c'est l'autre. Celui qui doit « respecter ceux qui l 'accueillent ». Celui qui doit aimer la France ou la quitter, et parfois les deux s'il a le malheur d'être sans papiers. Etrange mise en abyme lorsqu'on sait que son propre père, fuyant la dictature hongroise et le communisme, se réfugie en France un jour de 1948. Pal Sarközy reste apatride trente ans, par choix : hongrois de coeur, il demande certes l'asile à la France, mais refusera d'être naturalisé jusqu'en 1975. Benedict Mallah, le grand-père maternel adoré auprès duquel Nicolas Sarkozy et ses frères ont passé leur enfance, est déjà mort.

Lui, l'immigré qui a toujours voulu s'intégrer; lui, le gaulliste convaincu, n'a jamais vibré que pour sa patrie d'adoption. Jusqu'à en porter l'uniforme. En se mariant avec Adèle Bouvier, issue de la bonne bourgeoisie catholique lyonnaise, c'est la France traditionnelle qu'il a épousée. Entre ces influences contradictoires s'est forgée l'identité de Nicolas Sarkozy (1). Les archives inédites que nous avons retrouvées - la famille Sarkozy elle-même n'en avait pas eu connaissance - éclairent d'un jour nouveau ses origines.


Un clan recomposé

Quand il naît, en janvier 1955, Nicolas Sarkozy est français comme sa mère. Son père, Pal, est, lui, toujours apatride. Pendant toute leur jeunesse, Nicolas Sarkozy et ses deux frères, Guillaume et François, sont des fils d'étranger. Un immigré qui ne les élèvera pas longtemps, le couple divorce quand Nicolas a 4 ans. Leur mère Andrée, que tout le monde surnomme « Dadu », se réfugie chez ses parents. Sa mère est décédée mais son père vit toujours, avec son aînée Suzanne. Il est médecin urologue. Dans la maison de la rue Fortuny dans le 17e arrondissement à Paris, traînent des esquisses du peintre Jacques Villon, l'un de ses patients, et même quelques dessins de Modigliani qu'une patiente désargentée lui a donnés pour paiement de ses consultations.

Le second étage est l'espace de « Dadu » et de ses trois fils. Après l'école, ils viennent immanquablement toquer chez « papy ». Les repas sont souvent pris au premier, en famille. Pour les garçons, « papy » le taiseux, le fidèle du général de Gaulle, incarne la figure paternelle que Pal a désinvestie. Il les promène le jeudi quand il n'y a pas classe, les emmène au café boire une orangeade et engloutir des tartines. Benedict Mallah a quitté Salonique au début du XXe siècle, mais ils le savent à peine. Depuis son arrivée, il n'a eu de cesse, contrairement à Pal le fier Hongrois, de devenir français. Ce qui n'était pas une mince affaire. A l'époque comme aujourd'hui, la demande faisait l'objet d'une instruction approfondie. Les motivations et ressources du requérant sont auscultées. La préfecture de police effectue une enquête et donne son avis. Parfois étonnant et arbitraire.

Ainsi le préfet de police note-t-il, en conclusion de son rapport, que malgré des renseignements non « défavorables », il propose d'ajourner la demande de Benedict (voir encadré ci-contre). Peu lui importe que sa femme, née Adèle Bouvier, ait perdu en se mariant sa nationalité française comme c'était alors la règle. Sa «réintégration» aussi peut attendre. Benedict reste confiant. La France l'adoptera, lui qui ne regarde pas le passé et n'évoque jamais les rivages de la mer Egée de son enfance. « C'était un Français dans l'âme », dit sa fille « Dadu ».

Aron-Benedict le converti
Nicolas a raccourci son patronyme originel, Sarközy de Nagy-Bocsa. Son grand-père, lui, a valsé avec les prénoms. A Salonique, il est inscrit à l'état civil sous celui d'Aron. Il l'abandonne définitivement en arrivant en France en 1905 où il se fait appeler Benedict, son deuxième prénom, Benoît dans certains papiers administratifs, ou encore « Benico », le surnom employé par sa famille. Celle-ci le rejoint ensuite. Après la mort de leur père en 1913, et après l'incendie tragique qui a détruit Salonique en 1917, plus rien ne retenait les Mallah là-bas. Un à un, ils sont partis, seuls, leur valise à la main, pour ce long voyage qui les conduit en France. Benedict a 15 ans quand il débarque à Marseille. Il s'inscrit ensuite au lycée Lakanal à Sceaux en région parisienne. Il réussit ses examens de médecine. Bientôt la Première Guerre éclate. Benedict s'engage comme médecin militaire, à Lyon. Il croit dur comme fer en la France, sa nouvelle patrie.

Contrairement à ses frères, il abanI donne la religion juive. Pour épouser Adèle ' Bouvier, la jeune veuve de guerre rencontrée à Lyon en 1916, il se convertit au catholicisme. Phénomène rarissime d'après l'historienne Esther Benbassa. «Au contraire, dit-elle, les juifs de Salonique, souvent très fiers de leur culture, avaient à coeur de préserver et de transmettre ce patrimoine. » N'ont-ils pas fait perdurer la pratique de la langue espagnole des siècles après l'expulsion de leurs ancêtres d'Espagne en 1492 ? Rien de tout cela chez Benedict. Ses deux filles Suzanne et Andrée, dites « Loulou » et « Dadu », sont élevées comme de parfaites petites Françaises, entre messes et cours de couture. Jusqu'à la fin de sa vie il y a quelques mois, « Loulou », qui ne se maria ni n'eut d'enfants, a fréquenté assidûment l'église. L'un des meilleurs amis de « papy » est d'ailleurs le chanoine Guéart, l'aumônier de l'école de ses filles.

La France de « papy »
Plus tard, ses petits-enfants seront élevés à la même graine. « Guillaume dit souvent qu'il a appris à être un manager en dirigeant les enfants de choeur», sourit « Dadu », sa mère, qui garde un souvenir vif de « la dernière retraite qu'a effectuée Nicolas, avec un aumônier surnommé «Biquette» ou «Marc la Tentacule», où ils ont mis un tel bazar que toute la classe est rentrée le lendemain ». L'heure est donc à la bonne éducation catholique. Ce n'est qu'à sa mort que Nicolas et ses frères comprendront vraiment que leur grand-père était né juif. « Papy » n'avait jamais rien dit. Par déni ? Rejet ? Plutôt par discrétion. « Il était de ces gens qui ne s'appesantissent pas, se souvient le plus jeune des frères de Nicolas, François Sarkozy, devenu médecin comme son grand-père. Il ne se lamentait jamais » Il savait qu'être juif, c'est s'exposer à une haine ancestrale. Arrivé en France alors que l'affaire Dreyfus n'en finissait pas de diviser la classe politique, il comprend qu'ici aussi l'antisémitisme gronde. Plus tard, il a 50 ans quand Pétain prend les pleins pouvoirs. Prudent, Benedict préfère passer en zone libre.

Après la Libération, « papy » continue à ne rien dire de ses origines. « C'était ainsi, on ne parlait pas de ces choses-là », raconte Jean-Marie Chaussonnière, un ami d'enfance de « Nico », fils d'une immigrée juive convertie au catholicisme. Les heures sombres de Vichy ont beau être terminées, un antisémitisme latent demeure. Dans la bonne société de l'Ouest parisien, moins on en dit, mieux c'est. «On a parfois évoqué ce sujet avec Nicolas, mais sans en faire tout un plat, raconte avec sa faconde habituelle Isabelle Balkany vieille amie du président. Le père de mon mari était hongrois comme Pal. Il était d'origine juive, il a été déporté, mais lui non plus n'en parlait pas. De toute façon, Nicolas est un catholique pur jus. »

Benedict ne fait pas parler de lui. Il va à la messe du dimanche, certes. Mais sans être forcément très versé dans la religion. « C'était un terrien, un chêne, se souvient François, le frère de Nicolas. Il aimait son potager plus que tout. » « Dadu » raconte qu'il offrait souvent à ses amis une laitue du jardin, ou une botte de carottes. Chaque weekend, il emmène ses filles et ses petits-fils à Orgerus, à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Serge Danlos, un autre copain d'enfance, est souvent de la partie. Il se souvient de « «papy», en sabots et béret sur la tête », et du jardinier, le père Morvan, un ancien poilu, « à qui l'on demandait de nous raconter la bataille de Verdun. «Nico» pouvait l'écouter des heures». Au repas, «papy» raconte le général de Gaulle. Ambiance France éternelle, celle de Clovis, Jeanne d'Arc ou Guy Môquet, que Nicolas, bien plus tard, exaltera dans les discours lyriques que Guaino le gaulliste lui écrit.

Le dimanche soir, tout le monde s'entasse dans la vieille voiture. Les trois gars, Suzanne, « Dadu » et la poule dans sa cage défoncée, qu'on a adoptée à un comice agricole. « Papy » klaxonne tous les 50 mètres. Ca fait rire les gamins. Samedi prochain rebelote, il viendra les chercher au collège.

Pal le récalcitrant
Evidemment, les garçons ne sont pas toujours ravis de voir débouler la traction asthmatique de « papy » aux abords du très chic cours Saint-Louis. Il a pour consigne de se garer plus loin, boulevard de Courcelles. Pal, c'est une autre histoire. Lorsqu'il vient, quand ça lui chante, chercher ses fils à l'école, c'est en Jaguar type E décapotable. Monsieur Sarkozy aime ce qui est beau. Goûts de luxe, à peu près à l'exact opposé de Benedict. L'un est austère et discret, l'autre est flambeur et hâbleur. Quand Pal lui a demandé la main de sa fille en 1950, Benedict a accepté à une condition : qu'il devienne français. Mais il tergiverse.

Tant et si bien que, en 1953, trois ans après le mariage, alors que Guillaume est déjà né, Benedict va lui-même à la préfecture remplir une demande de naturalisation au nom de son gendre. Qui, non merci, n'en veut toujours pas. Aujourd'hui, Pal se souvient : «Mon beau-père était charmant, ça ne m'a pas vexé qu'il fasse cette demande. C'est juste que je ne me sentais pas encore français. » Il dit ça de sa voix enjôleuse, qui charrie encore de petits cailloux hongrois. Si les Mallah parlaient un français sans accent, Pal Sarközy de Nagy-Bocsa semble avoir cultivé le sien. Après avoir fait fortune dans la publicité et épousé quatre femmes, il ne consent à devenir français qu'en 1975 : « Tous mes enfants l'étaient. » Lui aussi a débarqué à Marseille juste après la Seconde Guerre mondiale.

Il a fui, non pas le régime du sympathisant hitlérien Horthy, mais le communisme qui promettait aux jeunes de son âge des années de service militaire. Pal avait d'autres ambitions : les femmes, l'argent, l'art. Il s'échappe juste avant que le rideau de fer ne se referme sur l'est de l'Europe. Après un engagement furtif dans la Légion étrangère, il se fait réformer opportunément par un compatriote médecin qui lui évite l'enfer de la guerre d'Indochine. Le voilà à Paris. Il raconte qu'il dort dans la rue, pauvre hère sauvé par son talent et son charme.

Un héritage multiple
C'est au carrefour de ces influences contradictoires qu'il faut chercher l'identité nationale façon Sarko. Son ami Serge Danlos se risque à synthétiser : «Le côté bling-bling, c'est Pal. Les valeurs, la rigueur, la France, c'est «papy». Le côté travailleur acharné, c'est «Dadu». La pétanque et Johnny Hallyday, c'est les copains !» Entre la légende « palienne » et les secrets bien gardés de Benedict, Nicolas Sarkozy s'est construit. De ce père absent, les trois garçons entendent de loin en loin les aventures. Enfants de divorcés, ils nourrissent du ressentiment envers celui qui les a mis dans cette position, rare dans les années 1960 et inconfortable dans les contre-allées de la haute bourgeoisie de l'Ouest parisien (2). Particulièrement Nicolas, qui refuse, signe de défi, de porter la chevalière paternelle comme le veut la tradition aristocratique. Plus tard, il partagera avec Pal la passion des montres. Pour sa licence de droit, Pal lui a offert sa première Cartier.

De Benedict, ils respectent en revanche chaque geste. Près de quarante ans après sa mort, ils n'ont qu'affection pour ce grand-père « adoré ». Il les a élevés au quotidien. « Quand on l'a conduit à l'hôpital la dernière fois, se souvient François Sarkozy, je l'ai regardé passer. J'ai su que mon enfance se terminait à cet instant même. Il a été constitutif, essentiel. » Nicolas Sarkozy lui aussi convoque souvent la figure tant aimée. Outre une passion commune pour la philatélie, il lui doit son éducation politique. Chaque 11-Novembre, le rituel est immuable. « Papy » embarque les enfants pour le défilé. Ils grimpent à tour de rôle sur ses épaules. Il leur transmet l'histoire de France, bien plus que celle de sa famille. « Chez nous, on n'est pas tourné vers le passé, dit «Dadu». Ce qui nous intéresse, c'est l'avenir» Les Mallah ne cultivent pas la nostalgie.

On n'a jamais entendu le moindre mot d'espagnol ni mangé un plat de là-bas. Lors des fêtes de famille, on fait plutôt honneur aux salamis et langos hongrois que « Dadu » a appris à cuisiner. Les madeleines des Sarkozy ont un goût de Budapest. Pas de Salonique. L'héritage, pourtant, s'impose parfois, tels ces bas emplis de pièces d'or que Benedict Mallah lègue à ses petits-fils à sa mort, pour une fois fidèle aux traditions saloniciennes.

Héritage au sens propre du terme : c'est pour aller récupérer une part de la succession Mallah que Nicolas Sarkozy fait, l'été 1974, le voyage jusqu'à Salonique avec son copain Jean-Marie Chaussonnière. Soixante-dix ans après son grand-père, il suit le trajet inverse. Paris-Istanbul dans une Volkswagen qui affiche 200 000 kilomètres au compteur. Au retour, halte à Salonique. De « la Jérusalem des Balkans » ne reste que les ruines : sa communauté juive a été littéralement décimée en 1943. On estime que seules 2 000 personnes ont survécu à la déportation. Les deux garçons partent sur les traces du quartier juif. Fantomatique. Première rencontre, émouvante, avec la judéité. Deux ans avant ce road trip grec, Nicolas Sarkozy a embarqué Serge Danlos pour Munich. Les jeux Olympiques, bien sûr, enchantent ces fous de sport. Mais une autre raison préside au voyage. C'est là que se sont installés les deux frères et la mère de Pal, la flamboyante Kotinka. « Un des frères de Pal allait passer d'est en ouest, se souvient Serge Danlos. Nicolas devait le récupérer et payer le passage. »

Destruction des juifs et trauma communiste : Nicolas Sarkozy est aussi l'héritier de ce condensé d'histoire du XXe siècle. L'arbre généalogique de sa famille étale ses branches aux quatre coins du globe. Paradoxe, le chantre de l'identité nationale est un pur produit de la mondialisation. Du côté Mallah, la diaspora juive de Salonique est éparpillée de Buenos Aires à Paris en passant par Tel-Aviv. Du côté Sarkozy, la Hongrie, l'Allemagne et les EtatsUnis. Dans ce grand chaudron sans frontières, Nicolas Sarkozy a ajouté son grain de sel. Cecilia Ciganer Albéniz est la fille d'un Moldave et d'une Espagnole. Carla Bruni l'Italienne est une toute récente naturalisée. L'histoire ne dit pas si elle a dû, de sa plus belle écriture, adresser une lettre au ministère de la Justice.

(1)Sollicité, Nicolas Sarkozy n'a pas souhaité répondre à nos questions.
(2) "Un pouvoir nommé désir", par Catherine Nay, Grasset, 2007.

Un grand-père face à«l'immigration choisie»
«Bien que les renseignements recueillis sur M. Mallah ne soient pas défavorables, j'estime qu'en l'absence de titres sérieux à la faveur sollicitée il convient d'ajourner l'examen de sa demande et de celle de sa femme. » La sentence est là, écrite noir sur blanc par le préfet de police. Sans aucun motif clairement expliqué. Le grand-père de Sarkozy a lui aussi fait face à l'arbitraire administratif. L'étranger, au guichet de la préfecture, n'avait pas son mot à dire. Déjà. Si Benedict n'est pas le bienvenu, ce n'est pas parce qu'il est pauvre, déloyal à la nation ou non francophone.

Mais parce qu'il est médecin. « Les Ordres des Médecins et des Avocats étaient très protectionnistes. Ils redoutaient l'afflux d'étrangers d'Europe de l'Est, souvent diplômés et éduqués, et représentant une concurrence pour eux », explique l'historien Gérard Noiriel. Bref, médecins, dentistes et avocats hongrois ou grecs étaient les plombiers polonais du début du siècle. Pas exactement les plus « demandés » dans ce qu'on appellerait aujourd'hui « l'immigration choisie ». Pourtant, Benedict a un CV parfait. Très bon point, il est engagé volontaire lors de la Première Guerre mondiale. Ce qui témoigne de son « loyalisme et de [ses] sentiments pour la France », selon la formule consacrée.Son petit frère Léon, dont la demande date de 1936, n'a, lui, pas combattu.

Autre handicap, ses activités professionnelles. Sur son dossier figure ainsi un « avis défavorable du ministère du Commerce » au motif que « la chambre de commerce ne voit aucun intérêt militant, au point de vue commercial, à cette naturalisation ». Léon est prospère. Il dirige alors trois succursales de la Grande Maison d'Ameublement dont la devise proclame : «Jamais un client mécontent ». Mais c'est Raphaël, le deuxième fils de la famille, qui paiera le plus cher sa nationalité française. De son sang, littéralement.

Pour inciter les étrangers à s'engager dans 'armée française, lors de la Première Guerre, une loi d'août 1914 prévoyait que leur naturalisation serait acquise pratiquement d'office. Raphaël s'engage. Il passera treize mois au front. Gazé, il est réformé en septembre 1915. Malgré cela, il devra attendre dix ans et faire de multiples relances pour voir enfin sa demande aboutir. Finalement naturalisé en 1924, il meurt deux ans après, à 33 ans. Un siècle plus tard, on peut voir sur son dossier militaire que le grand-oncle de Nicolas Sarkozy était un rebelle. Mis à l'amende, puni pour son attitude insolente, un procès- verbal retranscrit ses écarts : «A répondu à l'officier Et répété : «Et puis ils nous emm... et nous font tous ch...» »



Les valeureux de Salonique
Lorsqu'il remplit, au début des années 1920, le formulaire pour demander sa naturalisation française, Benedict Mallah se déclare de nationalité espagnole. Pourtant, lorsqu'il naît à Salonique en 1890, le port est un des pôles commerciaux de l'Empire ottoman et ses sujets sont turcs. La communauté juive, dont fait partie la famille Mallah (« ange », en hébreu), y est installée depuis qu'Isabelle la Catholique a chassé les juifs d'Espagne en 1492 (1). Des dizaines de synagogues fleurissent dans la ville qui est composée alors de 60% de juifs.

Benedict est un contemporain d'Albert Cohen, séfarade de Corfou, auteur de « Belle du Seigneur ». Son arrière-petit-fils, né le 13 janvier dernier, a pour prénom Solal, le héros du roman.Benedict est le premier des sept enfants de Reina et Mordohai Mallah, prospère bijoutier. La famille ne prendra la nationalité espagnole qu'après l'annexion de Salonique par les Grecs en 1912. On imagine un temps que Salonique la cosmopolite deviendra un port franc. Les juifs se voient offrir, moyennant finance, le passeport de leur choix. Les Mallah optent pour l'Espagne. Pourtant, quand vient le temps d'envoyer les enfants étudier à l'étranger, c'est vers la France qu'ils se tournent. Ils ont fréquenté les écoles de la très francophile Alliance israélite universelle.Mais la France n'est qu'une terre d'accueil toute relative. Dès octobre 1940, le gouvernement de Vichy édicte des lois antijuives.

La conversion de Benedict ne pèse pas lourd puisque, désormais, « est regardé comme juif toute personne issue de trois grands-parents de race juive ». Le médecin se réfugie avec ses filles, sa femme et sa mère en Corrèze, où cette dernière mourra en 1944. Au retour, Benedict compte ses frères et soeurs. Haïm est là. Samuel, bijoutier comme son père, a quitté sa boutique en face de l'Elysée pour rejoindre sa soeur Sarah en Argentine. Léon a échappé au pire. La commission de révision de la naturalisation, instaurée par Vichy pour réexaminer toutes les naturalisations récentes, souligne sa « confession israélite » mais ne lui retire pas sa nationalité acquise en 1937. Pour quelle raison ? Il est depuis 1940 prisonnier en Allemagne, stalag 4, numéro 34465. Seule Henriette, la petite dernière, manque à l'appel.

Retournée se marier à Salonique, elle a, comme 95% de la communauté juive de la ville, été déportée en 1943 avec son mari Elie et leur fille. Esther, qu'on appelait aussi Esthy avait 13 ans. Aucun des trois n'est rentré.(1)A lire d'Esther Benbassa : «Histoire des Juifs sépharades. De Tolède à Salonique » (avec Aron Rodrigue), Seuil, 2002 ; et « Itinéraires sépharades », Pups, 2009.



Une grand-mère « réintégrée »
« Je demande ma réintégration dans la nationalité française. » Ces deux petites lignes signées Adèle Bouvier, la grand-mère du président, figurent au bas de la lettre de demande de naturalisation de son mari, Benedict Mallah. Bien que née française, Adèle Bouvier est devenue espagnole de par son mariage. En 1924, c'est le lot des femmes qui, comme les enfants, prennent alors la nationalité du chef de famille. Seule solution pour conserver la nationalité française : demander à être réintégrée dans la nation. « C'est l'instauration du Code civil, en 1803, qui a créé cette discrimination. La femme est considérée comme une dépendance du mari, et donc prend automatiquement sa nationalité. C'était une régression par rapport à l'Ancien Régime, où la femme française pouvait au contraire donner la nationalité française à son époux », dit l'historien Patrick Weil (1).

Au milieu des années 1920, elles sont 200 000 à avoir ainsi perdu la nationalité française pour avoir épousé un étranger. En 1927, une loi plus « libérale » corrige l'injustice faite aux épouses d'étrangers qui ont désormais la possibilité d'opter par déclaration pour la nationalité française. Mais ce n'est qu'en 1973 que les femmes seront enfin sur le même pied d'égalité que les hommes et pourront par exemple transmettre la nationalité à leurs enfants.(1)« Qu'est-ce qu'un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution », par Patrick Weil, Gallimard, 2005.



Pal, sa vie, son oeuvre
- Le 29 mars, chez Plon, paraît l'autobiographie de Pal Sarkozy. Le père du président de la République promet de « répondre à tous les mensonges ». « Quand tous ces livres mensongers sont sortis, mon fils Nicolas m'a conseillé de ne pas répondre et d'écrire mon propre bouquin pour rétablir la vérité », assure l'octogénaire. Cet opus lancera « l'année Pal », marquée par plusieurs expositions de ses tableaux en Europe. Des compositions à base de photographies, notamment de son fils et de sa belle-fille Carla, qu'il réalise avec un plasticien allemand, Werner Hornung. L'Espace Cardin, à deux pas de l'Elysée, lui ouvrira ses portes du 24 avril au 9 mai.



«Mon père était plus franchouillard que les Français »
Le Nouvel Observateur. - Votre père vous parlait-il de son enfance à Salonique ?Andrée Sarkozy. - Très rarement. Il était venu à l'âge de 14 ans pour faire ses études. Depuis il était devenu rigoureusement français. Il n'est jamais retourné à Salonique, je n'y suis moi-même jamais allée. Mon père avait un véritable amour pour la France. Quand il a épousé ma mère, une Lyonnaise, il est même devenu plus franchouillard que les Français !N. O. - Vous n'avez donc pas été élevée dans la nostalgie de son pays natal.A. Sarkozy. - Pas du tout. Toute sa famille avait quitté la Grèce. Ma grand-mère avait conservé quelques traditions de Salonique : elle parlait espagnol et nous faisait de délicieuses pâtisseries orientales. J'étais adolescente quand elle est morte pendant l'Occupation. Nous avions quitté Paris pour la Corrèze.

J'ai adoré ces années à la campagne, avec les animaux.N. O. - Votre père avait voulu mettre sa famille à l'abri. Sentiez-vous alors qu'il était menacé ?A. Sarkozy. - Nous avions quitté la zone occupée, comme beaucoup de familles. Là-bas, la vie était plutôt tranquille. Il s'y trouvait un maquis communiste : la nuit, on entendait parfois des coups de feu et, de temps à autre, les Allemands tentaient de reprendre la main. Les hommes du village devaient se cacher dans les bois pour ne pas être faits prisonniers. Mon père avait beaucoup de sang-froid : il n'avait pas peur, et nous devions insister pour qu'il se cache aussi.

Le retour à Paris a été difficile. Je me souviens que nous sommes allés à la gare chercher mon oncle Léon qui revenait d'Allemagne après cinq ans de captivité. Il avait beaucoup changé. Mais il revenait vivant. Contrairement à la plus jeune de leurs soeurs, Henriette, qui a été déportée avec son mari et sa fille...N. O. - Avez-vous eu une éducation religieuse ?A. Sarkozy. - Pour épouser ma mère, mon père s'était converti au catholicisme. Quand j'avais 6 ans, nos parents nous ont mis dans un cours d'enseignement catholique. Ma soeur Suzanne avait 13 ans. Elle a pris, comme souvent les adolescents de cet âge, les choses au pied de la lettre.

Je me souviens, l'aumônier disait à mes parents : «Elle est plus bigote que les bonnes soeurs !» J'étais plus distante. Même si j'allais à la messe trois fois par semaine avec l'école, et encore le dimanche avec mes parents. Nous allions à Saint-François-de-Sales, là où je me suis mariée.N. O. - Parlons de Pal, votre ex-mari. Votre père voulait qu'il obtienne la nationalité avant de vous épouser. Vous en souvenez-vous ?A. Sarkozy. - Oui, mon père aurait préféré qu'il soit français. Mais Pal était d'une très bonne famille hongroise. Il imaginait pouvoir retourner là-bas.

Un jour il m'a demandé : «Et toi, si tu partais vivre à l'étranger, tu abandonnerais ta nationalité ?» Bien sûr que non ! J'ai bien compris ses arguments. Plus tard, puisque tous ses enfants l'étaient, cela lui a paru plus naturel.N. O. - Quand vous vous êtes séparée de lui, vous êtes retournée chez votre père. Comment s'arrangeait la vie alors ?A. Sarkozy. - Nous vivions rue Fortuny dans une maison très confortable. Mon père avait son cabinet de médecine en bas. Il occupait le premier étage avec ma soeur. J'étais au second.

Je travaillais comme une malade, puisque j'ai repris des études pour devenir avocate. Mais la vie était joyeuse. Mon père a eu une vieillesse rêvée, entouré de toute sa famille. Les enfants le voyaient chaque jour, et le week-end nous allions à la campagne. Une fois par semaine, je recevais aussi Olivier et Caroline, les enfants que mon mari a eus avec sa troisième femme. Il les voyait chez moi. Je les considère comme faisant partie de ma famille. Il arrivait d'ailleurs qu'Olivier m'appelle « maman ».N. O. - Vous n'étiez pas rancunière avec votre ex-mari, qui vous laissait seule pour élever trois garçons...A. Sarkozy. - Oh, vous savez, ses enfants n'y étaient pour rien. Quant à mes fils, ils étaient faciles. Ils ne m'ont pas donné beaucoup de soucis. A part leurs mariages successifs !

Source : Nouvel Observateur




LVDPF - Actualité et Débat
Jeudi 25 Février 2010 - 09:21
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